Comprendre pour avancer

“Un jour, j’écrirai un bouquin”. Hakan avait balancé ça à un ami entre deux classes, pour rigoler, alors qu’il était encore au lycée. Pourtant, une dizaine d’années plus tard, le 12 janvier dernier, cette annonce a pris une allure de prophétie. Hakan fait paraître son tout premier livre, et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit d’un livre sur sa vie. Le récit poignant d’un enfant “mal placé”, qui a dû porter son histoire et celle de sa famille.

Son livre “Enfant mal placé”

Comme sa mère, et comme sa grand-mère avant lui, Hakan commence sa vie en tant qu’enfant placé. Il grandit dans des structures d’aide sociale à l’enfance, et passe de familles d’accueil en foyers jusqu’à sa majorité. À ce parcours déjà difficile s’ajoutent des épisodes de maltraitances, de violences psychologiques et d’humiliations. Sans filet de sécurité et sans certitude que l’herbe puisse être plus verte ailleurs, il se protège et protège son entourage, quitte à subir dans le silence. Mais ce silence devient trop lourd pour le jeune homme qu’il devient, et qui tente de se construire au travers de cette tragique malédiction, qui semble héréditaire. Il entame alors une quête de longue haleine, pour découvrir ses origines, s’approprier son histoire et surtout comprendre.

Aujourd’hui, Hakan porte son histoire, mais il n’est plus le petit garçon d’autrefois : il a décidé de parler. Dans “Enfant mal placé”, il raconte cette histoire singulière, qui malgré son caractère unique, se retrouve inscrite dans une réalité longtemps méconnue ou ignorée. Ce livre, c’est à la fois une tribune contre les failles du système de l’Aide Sociale à l’Enfance, un hommage tendre aux personnes qui l’ont aidé à grandir dans la bienveillance et un message d’espoir pour tous les enfants placés qui ne croient plus en “vouloir c’est pouvoir”.

“J’ai très peu de souvenirs avec ma mère. Mais le souvenir le plus important, et le plus ancré en moi, c’est le dernier. Comme si je savais. Comme si j’avais senti que c’était une dernière fois”.

Au moment où Hakan voit le jour, son environnement familial est déjà très fragile et instable. Sa mère, qui était alors très jeune, n’a pas un mode de vie adapté à l’arrivée d’un enfant. Elle commence à tomber dans la drogue, la prostitution et la mendicité, alors qu’elle est elle-même placée en famille d’accueil. Elle ne peut, et ne veut pas compter sur le père d’Hakan, qui menace de l’enfermer dans la religion, et dans un rôle strict de mère au foyer. Forte de sa soif de liberté, mais enchaînée par les contrecoups de certains mauvais choix, elle tente pendant quelques mois de s’occuper d’Hakan, mais réalise vite qu’elle n’en est pas capable.

Hakan est donc rapidement placé en pouponnière. Comme il le dit lui-même, sa mère est partout et nulle part à la fois : elle vient même régulièrement “le voler” dans les institutions, démontrant son amour et son attachement pour son fils par périodes. En tant qu’enfant, et en tant que fils, ces preuves d’amour succinctes sont réconfortantes. Les longues absences de sa mère nourrissent un imaginaire, presque un culte pour cette femme qui l’a mise au monde, et ces retours, bien que passagers, sont importants, car ils renouent l’abstrait à la réalité. Cet imaginaire restait toutefois particulièrement nécessaire pour Hakan, car le souvenir le plus marquant qu’il ait de sa mère est une scène envahie par la violence. Il entend des cris à l’extérieur de la maison. Des insultes, des menaces. Sa mère qui court et qui passe la porte d’entrée en trombe. Le visage furieux d’un inconnu collé sur la vitre de la fenêtre.

Cependant, ce n’est pas avec son accès à une certaine forme de stabilité qu’Hakan trouvera la sérénité d’une enfance saine. Bien au contraire, c’est quand il est officiellement placé en famille d’accueil, à ses 1 an et demi, que les difficultés commencent. Il est placé dans la même famille où avait été placée sa mère avant lui, et y restera jusqu’à ses 15 ans.

“Tout ce qui se passait n’était pas normal : C’était ce que j’aurais voulu chuchoter à l’oreille du petit garçon qui pose en couverture de ce livre.”

Si on avait croisé Hakan à l’époque, on y aurait vu deux personnalités distinctes : à l’école, un enfant plutôt turbulent et farceur ; à la maison, un enfant très sage, silencieux et obéissant. Tout cela cachait un système d’emprise bien implanté. Car si Hakan aimait profondément “Tonton et Tata”, la réciprocité prenait bien souvent la forme de violences psychologiques, de punitions brutales, de coups et d’humiliations. En le vivant, Hakan ne se rend pas compte que tout cela n’est pas normal. Il se sentait déjà chanceux d’avoir une famille de substitution, même s’il n’y trouvait pas sa place. Devant les travailleurs sociaux et les psychologues, il camoufle son mal-être, à la fois pour se protéger lui-même, et pour protéger sa famille d’accueil. Car comme cette dernière le lui répète avant les visites, il pourrait tomber sur une famille “vraiment maltraitante”.

C’est à ses 8 ans que la mère d’Hakan décède. À ce deuil extrêmement difficile s’ajoute la mort du père de la famille d’accueil, un an plus tard, ce qui bouleverse encore plus la dynamique malsaine mise en place à la maison. Les maltraitances s’intensifient et sont vécues de manière plus âpres alors qu’Hakan se construit en tant d’adolescent, et s’occupe de sa mère d’accueil tombée gravement malade. À 15 ans, tout s’arrête. À la demande de l’ASE, Hakan quitte la famille d’accueil et entre en foyer.

“ ‘Tu nous coûtes trop cher, on s’arrête là’. Cette phrase me reste en tête, et m’a renvoyé un sentiment d’insignifiance. Rien. Je n’étais rien, et pourtant j’avais tout à construire”

En entrant en MECS*, Hakan peine à faire le deuil de cette séparation mais découvre en parallèle une liberté auquelle il n’avait pas droit. Il fait des rencontres, joue au foot quand il le veut et mange à sa faim. Mais cette liberté retrouvée va rapidement prendre un goût amer, quand à 17 ans l’inspecteur de l’ASE lui annonce son indépendance définitive. Cette annonce, il s’y attendait, mais ça lui paraissait encore trop lointain. Son avenir lui semblait trop flou et sombre pour penser à l’après. Il le vit comme un dernier coup de massue derrière la tête. Loin d’une libération, c’est une obligation, un non-choix terrifiant. Un saut dans la vie, sans filet de sécurité, ni joker.

“Je porte mon histoire d’enfant placé avec moi, bien sûr. Mais aujourd’hui, cette étiquette me dérange. Un enfant placé, c’est un enfant, avant tout. Il peut devenir ce qu’il veut, et exercer le métier qu’il veut”

Encore jeune adolescent, il doit pourtant tout faire pour devenir un adulte le plus rapidement possible. Il obtient son bac, mais même si cette étape est vue comme un exemple de réussite par ses anciens camarades de foyer, la route est encore longue. Il entre alors en formation et se dirige vers le domaine de l’animation. Il s’y découvre des compétences et une énergie qui le mèneront à devenir Directeur de structure jeunesse à 19 ans seulement, le BAFA en poche. Habitué à vivre en communauté depuis le plus jeune âge, mais toujours dans l’ombre, il trouve cette fois une vraie place au sein des groupes de jeunes qu’il anime, au point où il cherche à aller plus loin. Ainsi, de Directeur de structure jeunesse, il passe à Éducateur Spécialisé auprès de jeunes en difficulté.

Mais pas question pour Hakan d’effectuer un transfert avec sa propre histoire au sein de sa profession. Il exerce son métier avant tout par compétences et par convictions. Les raccourcis d’ailleurs l’agacent : non, il ne vient pas combler un manque. Non, il ne cherche pas à faire sa propre psychanalyse en aidant ces jeunes. Non, ce n’était pas forcément la suite logique des choses en tant qu’ancien enfant placé. En revanche, il observe. Il constate les failles au sein de l’Aide Sociale à l’Enfance et ne tarde pas à s’engager pour le droit des enfants placés en interpellant directement les politiques pour faire entendre leurs voix. En attendant que les choses bougent, il s’efforce d’être un éducateur adaptable et dans le non-jugement. Deux valeurs fortes qu’il porte fièrement en partant au travail le matin, laissant son bagage personnel à la maison.

Sa plus belle récompense aujourd’hui, ce sont ces jeunes qui reviennent le voir des années plus tard, le remerciant pour parfois seulement quelques mois d’accompagnement. La qualité des relations prime sur la longueur de celles-ci, et Hakan en est bien conscient. De son côté, tous les enfants qu’il a pu accompagner lui restent en tête. Des gamins qui n’ont rien demandé, et qui s’efforcent de grandir quand ça a déconné pour eux. Ça marque, et quoi de plus fort que de les marquer à leur tour ? Les rencontres peuvent sauver, et pour le coup Hakan est très bien placé pour le savoir.

“La vie, c’est une question de rencontres”

Être un bon décideur, c’est tout un art : qu’est-ce qui orientent nos choix de vie ? Qu’est-ce qui fait qu’on devient qui on est ? Pour Hakan, ce sont les rencontres qu’il a pu faire au cours de sa vie qui ont fait toute la différence. D’abord, il y a eu les exemples à ne pas suivre. Hakan s’est souvent demandé pourquoi il n’était pas devenu délinquant. Mais il a toujours eu cette ligne invisible dans sa tête, une ligne à ne pas franchir. Il a entendu le récit de sa mère décédée par overdose. Il a touché de près à la violence au sein de sa famille d’accueil. Il a vu les mineurs placés s’abreuver d’alcool. Il a senti la drogue se faufiler entre les murs du foyer. Mais quand il a eu l’occasion de s’approcher de près de l’illégalité, il ne l’a pas fait. Jamais. Il savait qu’il n’avait pas de filet de sauvetage, et que personne n’aurait pu le repêcher.

Et puis il y a eu les bons exemples, et les belles rencontres. Et sur ce point, pas besoin d’idoles. Ses stars du quotidien, ce sont ceux qui lui ont montré la bonté et la gentillesse. Loin de penser qu’il pourrait un jour leur ressembler, il s’inspirait cependant de cet humanisme, et c’est que qui l’a nourri et fait grandir après un passé particulièrement difficile. Si sa famille de sang occupe évidemment une place importante dans sa vie et dans son cœur, c’est justement sa famille de cœur qui lui a donné un nouveau souffle. Cette nouvelle famille, il se l’est construite au fil des amitiés, et c’est avec elle qu’il partage son intimité, ses rêves et ses douleurs.

C’est notamment les rencontres qui l’ont mené à l’écriture. Ce livre, “Enfant mal placé”, c’est une opportunité qu’il a su saisir. Mais encore faut-il savoir quoi écrire. C’est là où Hakan s’est retrouvé seul : son histoire, c’était sa quête personnelle. C’était son combat contre le flou et les non-dits. Il ne doit ce livre qu’à sa détermination d’obtenir la vérité, et son besoin intime de comprendre.

“Normalement c’est ta mère ou ton père qui te transmet des choses. Pour mon cas, c’était l’inverse. C’est moi qui ai dû reconstituer mon passé, et aller à la rencontre de ma mère.”

Comprendre, ça permet souvent d’accepter. Et accepter, c’est avancer. Pierre par pierre. Marche par marche. Cette philosophie a pris un sens tout particulier pour Hakan. Enfant, il avait très peu d’informations sur sa famille et sur sa propre situation. En grandissant, il a senti le besoin de faire éclater cette bulle et de plonger dans le concret. Il a alors fini par récupérer son dossier à l’ASE et s’est mis à la recherche de ses origines. Enquêteur, mais pas juge, il est allé à la rencontre des personnes qui ont été invisibles toute sa vie, et qui font pourtant partie intégrante de son histoire. C’est surtout grâce à ces recherches qu’il a enfin pu rencontrer sa mère, même une vingtaine d’années après sa disparition. Il découvre sa personnalité, ses goûts ainsi que ses erreurs, mais par-dessus tout, il obtient une réponse qu’il attendait depuis des années : sa mère n’a pas fait ça par volonté.

Raviver le passé est une tâche difficile. En examinant son dossier, il réanalyse différemment certains moment clés de son enfance. Il comprend ainsi son silence de l’époque, la pression exercée par sa famille d’accueil et les scènes de maltraitances lui reviennent comme une vague de mauvais souvenirs. Pourtant, parfois, tout ne peut pas être compris en étant lu. Certains sentiments enfouis sont ressortis sans crier gare, notamment dans un rêve qu’il a fait il y a quelques semaines. Il se voit adulte, déclarant à sa famille d’accueil qu’ils ont été maltraitants, un mot qu’il a pourtant mis des mois à prononcer même auprès de son entourage proche. C’est la peur qui l’a réveillé. Et c’est ce réveil brutal qui lui a fait comprendre ce qu’était vraiment l’emprise psychologique. Pourquoi on ne s’en rend pas compte, et pourquoi c’est si dur à comprendre d’un point de vue extérieur. Cette boule au ventre qui l’animait depuis toujours, c’était la crainte de ces personnes qu’il aimait, et qui sont pour certaines déjà parties depuis longtemps.

Aujourd’hui Hakan garde des cicatrices. L’insécurité qu’il a nourrit au fil du temps pèse sur ses épaules malgré lui, et les relations amoureuses constituent son plus gros talon d’achille. Mais il n’est pas en colère par rapport à son passé. Tout cela l’a forgé d’une certaine manière et l’a fait devenir ce qu’il est aujourd’hui. Sans ces blessures et sans ces mésaventures, il aurait eu une vie complètement différente, et désormais il n’en a plus du tout envie. La seule colère intérieure qu’il garde, c’est contre ces personnes qui se présentaient comme sa famille, et qui n’ont pas su le protéger enfant. Il est loin de la haine, mais il est aussi loin du pardon. Comprendre c’est une chose, mais pardonner c’est une autre étape, qu’il n’estime pas nécessaire aujourd’hui. Hakan ne veut plus et ne peut plus nier la maltraitance. Et même si cette dernière pouvait ne pas être volontaire, l’intention ne fait aucune différence : il en a souffert, il s’est senti coupable pendant des années, et il n’est pas prêt à accorder son pardon à des adultes qui étaient censés savoir mieux que lui.

“C’est très compliqué de savoir quand on est prêt à parler, parce que quand on ne sait pas ce qu’on a à dire, c’est difficile de l’exprimer.”

C’est seulement après avoir compris, analysé et démêlé son histoire qu’Hakan s’est senti prêt à parler. Mais cette fois, ce n’est pas auprès de psychologues ou de thérapeutes qu’il a décidé de se livrer. C’est dans un livre qu’il s’est confié. Ce témoignage, “Enfant mal placé”, il l’a écrit pour tous et toutes, tous bagages confondus. Il l’a écrit pour faire du bruit, pour toucher, pour dénoncer, et surtout pour ouvrir la possibilité à d’autres de parler. Car plus il y aura de témoignages courageux, plus les choses pourront changer au sein de l’Aide Sociale à l’Enfance, qui reste un système encore trop mal connu en France.

En publiant ce livre, il s’est aussi lancé dans le périlleux exercice de la prise de parole face aux médias. Télévision, radio, journaux : Hakan a réussi le pari de partager son histoire au plus grand nombre. Il a pris le risque d’être mal entendu, mal compris et mal interprété. Mais le message le plus fondamental a bien été transmis : Hakan a le droit de parler et d’être écouté, et il espère que ce simple fait puisse donner espoir aux enfants placés qui ne trouvent pas leur place au sein d’une société qui les ignore.

“Il y a toujours des solutions. Toujours. Même si elles sont difficiles à appréhender. Si tu y crois et si tu veux t’en sortir, tu peux.”

Aujourd’hui, Hakan va bien. Il a des projets plein la tête et des rêves qui prennent forme. Il souhaite sortir de la protection de l’enfance, et s’éloigner des drames qui malgré lui le nourrissent, tout en restant dans l’animation et tout en gardant l’esprit de groupe. Il attend avec impatience de construire sa propre famille, et de montrer qu’il est possible de briser une malédiction familiale, et de faire de son passé douloureux une force douce.

L’histoire d’Hakan montre bien qu’il existe des cycles dans la vie. Au sein de ces cycles, tout est possible, le meilleur comme le pire. Son histoire semée d’embûches ne l’a pas empêché d’avancer, et de saisir les étoiles qui ont fini par se présenter sur son passage. Une étoile ça peut être une rencontre, ça peut être des explications, une passion ou bien des projets et des rêves. En fait, aujourd’hui plus personne ne veut parier avec Hakan : son entourage le sait, quand il a quelque chose en tête, impossible de lui enlever. Il ne laisse jamais tomber.

*Maison d’Enfants à Caractère Social (MECS)

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