A 27 ans, Léa Scherer est journaliste, réalisatrice indépendante et tient un compte Instagram appelé Mémoires d’Orpheline. Une semaine avant notre entretien, elle était l’invitée de Modern Love, l’émission de Nadia Daam sur France Inter. Comment vous dire qu’avant notre entretien, j’avais un peu la pression.

Sur son compte Instagram, Léa publie des petits billets, avec le talent d’une funambule. Les posts sont remplis de vie, quand ils traitent de la mort, mêlent joie et tristesse, présence et absence, passé et présent. Léa est une orpheline absolue, son père est décédé quand elle avait 11 ans puis sa mère quand elle en avait 19 ; à travers les réseaux sociaux, Léa nous parle de sa vie d’orpheline.

De Sciences Po à la vie d’artiste

Après son baccalauréat, Léa rejoint les bancs de Sciences Po Paris. Sciences Po n’était pas une évidence pour elle mais une bonne synthèse entre une vibration artistique et le “ choix de raison “ de la bonne élève qu’elle a toujours été.

| J’ai toujours été une bonne élève, j’ai toujours été la première de la classe. Ma mère vient d’un milieu populaire, elle n’avait pas le bac. Elle est devenue éducatrice spécialisée un peu par hasard. C’était important pour elle qu’on travaille bien à l’école. C’est une de mes cousines qui m’a parlé de Sciences Po. J’ai toujours eu une fibre artistique mais j’avais du mal à me projeter dans le milieu et elle m’a dit que Sciences Po recherchait des profils comme le mien. C’était un moyen de travailler ensuite dans le milieu de la culture. A l’école, j’ai rejoint le Bureau des Arts et j’organisais des concerts. |

Sa mère tombe malade pendant sa deuxième année d’école et Léa bénéficie d’un aménagement de scolarité pour lui rendre visite plus facilement. Elle décède une semaine après les partiels du second semestre, et la jeune fille voit ça comme un signe de celle pour qui l’école, c’était important.

Léa continue donc de bien travailler : elle passe une année à Londres où elle est rédactrice pour un magazine francophone, avant d’intégrer le Master très compétitif de l’école de journalisme de Sciences Po Paris et se fait une place dans un milieu tout aussi élitiste. Elle rejoint les journaux de France 3 national.

Mais au fil du temps, Léa ne se sent plus en phase avec le métier. Elle pensait endosser sa carrière de journaliste avec aplomb, comme si son passé l’avait armée contre tous les écueils à venir, mais la réalité du terrain journalistique des grands médias, est un milieu imperturbable, concurrentiel, où il faut être “ le plus efficace possible “ . Léa, de son côté, fait place à l’émotion dans sa vie. Elle raconte comment cela lui a même coûté un apprentissage :

| Je passais un entretien pour un contrat d’apprentissage pour un média. On m’a demandé pourquoi je n’y avais jamais effectué de stage d’observation. J’ai expliqué qu’à l’époque ma mère était malade (…) et de fil en aiguille, les larmes sont montées. Je n’ai pas eu l’apprentissage, ils ont dit à ma directrice de Master qu’ils ne pouvaient pas m’apporter ce dont j’avais besoin, “que j’avais besoin d’une famille”. C’était un contrat destiné aux étudiants précaires et j’ai l’impression que ma situation m’a pénalisée ”.

Léa Scherer décide de quitter les grands médias et de devenir journaliste et réalisatrice indépendante pour se consacrer à des travaux qui lui ressemblent davantage.

Sublimer le deuil

Dans la vie de Léa Scherer, l’intime, l’émotion, le deuil ont leur place. Elle extériorise beaucoup, chante, écrit, porte de nombreux tatouages (dont deux en hommage à ses parents). Elle donne dans sa vie une place réelle à l’intime et au profond, et ça se ressent dans son travail.

La vie de travailleuse indépendante n’est pas facile. De nombreux jeunes retournent même vivre chez leurs parents pour lancer un projet d’ampleur.

| Ça a été compliqué : j’ai touché le chômage pendant 6 mois. J’ai investi dans du matériel. L’été 2018 , j’en ai profité pour faire un repérage filmé et des petits boulots en intérim. Je me suis inscrite à une école de documentaire ; la formation était chère. (…) Je m’appuie sur mon conjoint et mon entourage, dans mon malheur, j’ai eu la chance d’avoir un entourage solide. (…)

Léa Scherer avoue douter parfois mais elle s’accroche et continue à nous offrir des contenus poétiques sur Mémoires d’Orpheline et à travailler sur la réalisation de son documentaire sur le deuil.

Mais quelque part, le travail de Léa Scherer n’a de deuil que le fond. Elle raconte la mort, mais nous parle de vie et beaucoup d’amour, celui qui a existé et qui existe toujours. Sur son compte Instagram, on peut voir une image sublime : Léa, le jour de son mariage, souriante sur la tombe de ses parents et la légende qu’elle écrit qui m’offre une si belle conclusion :

“ Mes parents disparus demeurent mon socle. Ils ont une place dans ma vie, malgré le vide qu’ils y ont laissé. Ils me manquent, mais leur absence ne me rend plus inconsolable. Elle fait partie de ma vie, cette vie-là, que je n’échangerai pour rien au monde. Leur mort n’est pas la fin de l’histoire. J’en compose la suite, au gré de vents contraires. Pour laisser toute la place aux embellies. “

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