Autrefois, épais cheveux noirs au vent, désormais le crâne rasé et lunettes rondes sur le nez, imaginez-le voguer sur les mers qui bordent le Mexique. Engagé comme bénévole à la rénovation de deux bateaux des années 70 à Ensenada – tous les deux destinés à voguer jusqu’au Panama -, ce poste déniché sur Workaway* était une belle opportunité pour voyager avec un petit budget. C’est ici que je l’ai retrouvé, du moins à quelques milliers de kilomètres près. 9190 kilomètres pour être plus précise. Sa journée terminée à 18 heures, le voilà qui gravit les montagnes avec ses amis, son appareil photo autour du cou pour profiter de la vue prenante qu’il a sur la ville et ses habitants du haut des rochers. Il ne s’en lassera jamais. Lui, c’est Henri. Un jeune homme de 21 ans, d’origine sud-américaine et grandi à Paris. C’est un ami de collège, dont je n’ai suivi le parcours qu’à travers les nombreuses photographies qu’il poste sur Instagram et qui dessinent ses périples à travers le monde. Des scènes, des visages, des sourires, des paysages. C’était pour moi le bon moment de retrouver sa trace et de reprendre contact avec lui. Voici son portrait. 

*Workaway est une plateforme qui met en relation des voyageurs prêts à donner un coup de main avec des hôtes qui ont besoin d’aide pour leurs projets ou leurs activités. En échange de missions, vous êtes logé(e) et nourri(e) dans le pays que vous souhaitez visiter. 

Après le collège, Henri s’est orienté vers une formation professionnelle en aménagement paysager. Il ne souhaitait pas continuer dans une voie générale à étudier des matières qui ne l’intéressaient pas. C’est un de ses proches qui lui fit découvrir cette formation sur 3 ans et il s’y projeta tout de suite. Les deux années de BTS qui suivirent cette formation initiale lui ont fait comprendre que cette voie n’était en fin de compte pas faite pour lui. La partie créative ? Il adorait cela ! Mais cette liberté créatrice était très vite endiguée par de nombreuses contraintes et tout cela dans un univers parfois très macho. Pourtant, à la question : as-tu des regrets ? Sa réponse est claire : pas le moins du monde. Il a beaucoup appris sur la conception d’un espace naturel et ses nombreux stages (4 mois par an) lui ont donné une grande maturité professionnelle. Je vous ai parlé dans l’introduction de ses nombreux voyages. Eh bien, tout est arrivé à ce moment-là. 

 

« Pourquoi décider de voyager maintenant ? 

Après le BTS je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. Mais j’étais parti avec une certitude : j’avais besoin de sortir de cet univers routinier et stressant engendré par Paris. Un enchaînement d’événements a fait que j’avais le besoin pressant de démarrer quelque chose de nouveau. Je ne me retrouvais plus dans les études que je faisais, j’avais perdu plusieurs membres de ma famille la même année et j’ai vécu une rupture douloureuse ; j’ai réalisé à ce moment-là à quel point mon passé me tourmentait. C’est venu naturellement – le voyage a été l’autre direction à prendre pour ne pas sombrer : les voyages étaient, et sont toujours, une réelle passion pour moi. J’avais aussi un désir de vivre de nouvelles expériences et de faire de nouvelles rencontres. Également de m’améliorer en anglais et en espagnol. Et qui sait, de découvrir peut-être une passion et mon futur métier. J’avais besoin de changer d’air. Et j’ai pris le large pour me retrouver. ». 

Ce sont souvent les premiers voyages qui forgent en chacun de nous cet amour pour les autres pays. Pour Henri, c’est comme dans le sang ! Sa mère adoptive était artiste et son père adoptif, de formation initiale technicien informatique, aimait bricoler à la lumière jaune de son petit atelier, tous les deux lui ont donné le goût du voyage : premiers voyages en Suisse, puis en France pour découvrir la Bretagne, la Basse Normandie, le Pays de la Loire, la région Auvergne-Rhône-Alpes, la Bourgogne, la région Midi-Pyrénées, le Languedoc-Roussillon et le Poitou-Charentes et pour la suite, ça a été le grand saut. 

« En 2015, avec ma famille (mon père et mon frère), nous avons décidé d’aller en Colombie par désir de voyager. Nous voulions découvrir le pays dans lequel nous avions grandi mon frère et moi-même. J’ai toujours été intrigué par le pays dans lequel j’étais né et dont je ne connaissais strictement rien hormis les nombreux clichés plus ennuyeux les uns que les autres que certaines personnes laissent courir. Un an plus tard, j’allais au Pérou avec mon père puis l’année d’après, en solitaire, en Equateur. En 2019, ce fut le tour de Cuba et enfin le Canada où j’achetai ma première petite voiture. J’ai pu découvrir toute la « British Columbia » en travaillant en tant que volontaire et homme-à-tout-faire. Puis, ça a été le Mexique et ses mers. » Aujourd’hui, depuis août, Henri est de retour à Paris pour sa formation de photographe. Ses projets ? Il en a plein ! Devenir photographe reporter et/ou ouvrir un studio de photographie chez lui qu’il louerait à des particuliers ou à des professionnels. 

La photographie et lui, ça a été tout aussi naturel. « Je prends des photos de manière instinctive, je regarde quelque chose ou quelqu’un et en fonction de ce que je ressens je prends une photo ou non. J’ai naturellement pris beaucoup de photos au cours de chacun de mes voyages, sans jamais réaliser à quel point j’aimais cela. Je vis mes photos plus que je ne les prends. Pour moi chaque photo raconte une histoire que le spectateur doit comprendre, interpréter ou créer. »

« J’aime arriver le soir, trouver un endroit pour dormir et le lendemain matin commencer l’exploration. L’excitation prend alors le dessus et j’oublie toute notion de décalage horaire ou de fatigue. Mon voyage commence et comme une éponge j’absorbe tout ce qu’il y a autour de moi. Le paysage, les gens, les machines, les odeurs, la nourriture, les villes, la nature, le climat, et cela me procure un sentiment de vie et de liberté absolue. »  (La citation en banderole)  

C’est à Murillo dans une petite ville non loin de la capitale colombienne, qu’Henri et son petit frère biologique ont vu jour dans un environnement familial complexe, pauvre et violent, avec une mère négligeante et entretenue successivement par des conjoints agressifs. Pris en charge par les services sociaux, c’est ensemble qu’ils ont été placés son frère et lui en famille d’accueil, puis déclarés en situation d’abandon avant d’être adoptés plus tard par une famille française. Depuis cette séparation, ses parents biologiques et tous ses demi-frères et sœurs n’ont plus donné signe de vie. Pourtant, Henri a le besoin aujourd’hui de renouer contact avec eux. Il a ainsi entamé, il y a quelques mois, une procédure de recherche à l’ICBF (Institut Colombien de la Protection de l’Enfance) afin de les retrouver. Les recherches ont été mises en pause à la suite de la pandémie. C’est avec impatience qu’il attend que les recherches reprennent. Après l’adoption, c’est dans cette nouvelle famille aimante qu’ils ont grandi, son frère et lui. En 2002, à l’âge de 6 ans, Henri perd sa mère adoptive. C’est un déchirement pour toute la famille. Malgré des souvenirs brumeux pour son jeune âge, des bribes de sourires, des regards et des scènes au quotidien subsistent dans sa mémoire. « Je n’ai pas beaucoup de souvenirs d’elle si ce n’est de la voir amoureuse avec mon père. » 

« Aujourd’hui j’essaie de vivre avec cette absence, de ne pas m’apitoyer sur mon sort. Mais j’ai bien conscience que quelque chose manque. Un quelque chose qui manque dans mon quotidien, un quelque chose qui manque à mon développement personnel, un quelque chose qui a un impact sur mes relations avec les autres. Peut-être une deuxième figure parentale. C’est parfois beaucoup de remise en question mais que je le veuille ou non cela ne peut changer et c’est en partie ce qui me démarque des autres. Avec l’âge je comprends et j’analyse avec différents points de vue cette différence. Dans une perpétuelle découverte de moi-même je sens l’influence du passé sur mes choix et sur mon comportement. Plus facile à dire qu’à faire mais je pense qu’il faut arriver à trouver le point de bascule qui permet de changer cela en positif et d’aller de l’avant. Pour ce qui est du futur, je veux partir avec une vision positive, avec des gens positifs autour de moi qui m’aideront à être épanoui. Je m’inspire du positif, j’essaie de ne garder que les bonnes influences. » Henri n’a pas encore trouvé ce point de bascule. Il a fait le choix courageux de demander de l’aide autour de lui. 

Pour Henri, c’est un combat de tous les jours, à commencer par réapprendre à se connaître. Décider de vivre ses passions, de boire la vie avec avidité puis de voyager, cela a été une cure. Il est comme il était : fort, patient – même à son égard – sensible, des lunettes rondes sur le nez et son appareil photo autour du cou, mais à une différence près : ses cheveux noirs de jais sont désormais rasés. 

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