Leila et moi avons été dans la même classe, en 1ère et Terminale Littéraire.

Sur les réseaux sociaux, j’ai pu suivre son parcours de vie en tant que femme dans le monde des jeux vidéo. C’était passionnant : loin du cliché de l’homme matheux, il y avait Leila, une femme de lettres.

Le jour où je l’ai appelée pour faire son portrait, elle était avec Alizée. Une belle surprise : Alizée était également une ancienne camarade de 1ère L et elles étaient déjà super copines à l’époque.  Je ne leur ai pas parlé depuis des années mais si je les avais quittées ensemble et je les retrouvais ensemble. C’était comme un bond de dix ans en arrière.

| Et quand on voit tout le chemin parcouru, c’est fou… Parce qu’on revient de loin ! | Alizée

Derrière l’amitié très forte entre Leila et Alizée, il y a deux parcours de vie différents mais très similaires. Elles ont perdu leurs mères très jeunes et ont été élevées dans un environnement patriarcal aux remarques blessantes et humiliantes. Le socle de leur amitié : l’absolue compréhension de leur passé et un soutien infaillible dans le temps.   

| A 18 ans, j’ai redoublé ma première L et on m’a réorientée vers une première STG Communication. J’ai quitté le domicile familial, j’ai pris un appartement et j’ai vécu sur l’héritage légué par ma mère. Le bac en poche, j’ai déménagé pour me rapprocher de ma sœur et de sa famille. Je n’avais pas assez d’argent pour continuer mes études, donc je me suis arrêtée après le bac et enchaîne les petits boulots|

          Alizée 

| Quand j’étais chez mon père, au lycée, je n’avais pas le droit de sortir, je n’avais pas de liberté. Après le bac, je n’ai pas mis les pieds en cours pendant 6 mois et je dépensais mon argent… [Un jour] mon père a su que je n’allais plus en cours et que je n’avais plus d’argent et je me suis pris le savon de ma vie (*). […] | –

 |- Leila

Voilà pour l’intrigue, digne des romans de Zola que nous étudions ensemble sur les bancs du lycée.

 

Mais tout bon roman a son lot de péripéties : très vite les rencontres, le travail et la volonté donnent un tout autre tournant à l’aventure. Après six mois à errer, Leila reprend le chemin de l’école, apprend à designer et coder des jeux vidéo avant de se tourner vers l’édition. Alizée me raconte l’expérience qui a changé sa carrière : 

| Je vis en Pologne depuis 4 ans car j’ai suivi mon ex petit ami. J’ai été embauchée dans un call center pour une agence de voyage pour professionnels. Un soir, un client nous appelle ivre et en colère pour que l’on traite sa demande. Il est vraiment très énervé et je tente de l’aider de mon mieux. Le lendemain matin, le Directeur Général demande à me voir. Il a écouté l’enregistrement de l’appel et a été surpris par mon professionnalisme sur cette affaire. Selon lui, j’ai trop de compétences pour rester à mon poste. Je n’ai été que 6 mois dans le call center, la période la plus courte jamais effectuée avant une promotion : il m’a fait gravir les échelons. Et aujourd’hui je gère des grands comptes pour la boîte. Je n’ai que le bac, je pense qu’en France, il me faudrait un MBA pour avoir ce genre de poste. | – Alizée 

Alizée aujourd’hui voyage beaucoup professionnellement. Elle me dit en riant qu’elle est bilingue en anglais et qu’elle apprend le polonais quand elle était incapable d’apprendre une langue étrangère au lycée.

Monter les échelons très vite sans diplôme et en autodidacte ou devenir à 28 ans, cheffe de projets dans l’édition de jeux vidéo, le travail finit par payer, mais ce n’est pas sans le revers de la médaille : le syndrome de l’imposteur(.e), ce sentiment de ne pas mériter ce qu’on parvient à accomplir, malgré le fait qu’on ait travaillé pour. Un syndrome qui touche de manière générale davantage les femmes que les hommes. 

| Pour passer ce syndrome de l’imposteur(.e) et prendre confiance en soi, un conseil, c’est de demander des retours sur son travail pour être toujours en constante amélioration. Il faut faire la part des choses entre les remarques légitimes et celles qui ne le sont pas, mais sur certaines il y a peut-être des axes d’amélioration à considérer. | – Leila

 Donc pas de princesse en détresse à sauver dans ce conte. D’ailleurs, quand on aborde la place des femmes dans les jeux vidéo, Leila est confiante :

| Le milieu des jeux vidéos est mixte mais y a moins d’assistants que d’assistantes. Ce sont des faits qu’on a fait remonter. Des formations et de la sensibilisation sont mis en place sur des thématiques genre et minorités. Pas mal de choses se mettent en place. Les choses vont prendre du temps mais évoluent dans le bon sens. | – Leila

 

On finit par parler de féminisme et je m’interroge. J’ai conscience que la figure de la mère n’est pas la seule figure de femme sur laquelle on se bâtit, mais est-ce que grandir sans mère a pu impacter la construction de leur vision féministe ?

 | Bonne question… A la maison, mon père est un pacha, il n’a jamais géré les courses, le ménage. La « charge mentale », le « syndrome de l’infirmière » ma sœur et moi nous les avons eus très tôt. C’est pareil pour sortir de ce schéma, il faut rencontrer des personnes bienveillantes. | – Leila

 De manière générale, ce je retiens de l’entretien de ces deux amies, c’est la nécessité de rencontrer les bonnes personnes : celles qui nous entendent, nous écoutent, sont là pour nous, celles qui ont vécu les mêmes choses, celles qui nous tirent vers le haut. Je suis rassurée quand je pense que c’est toute la mission sociale de Phénix.

 L’appel avec Leila et Alizée m’a vraiment fait chaud au cœur. J’ai raccroché avec le même sentiment que lorsque je termine la lecture d’un très beau roman, avec en plus l’excitation de me dire que finalement l’aventure ne faisait que commencer.

 (Le terme exact employé par Leila a été le terme « totochement ». Terme créole réunionnais modifié simplement pour faciliter la lecture mais je souhaitais le préciser). 

 

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