Maurane et moi avons toutes les deux grandi à l’île de la Réunion. C’est là que nous nous sommes rencontrées, il y a quelques années, lors d’un festival de théâtre. Cela fait presque dix ans que je l’ai ni vue, ni parlé. Quand je lui ai écrit afin de proposer de faire son portrait pour Phénix, elle m’a pourtant directement répondu à quel point ça la touchait que je pense à elle. La douceur de Maurane, en réalité, ça ne s’oublie pas.

Je l’ai appelée la semaine suivante. 

Elle a maintenant 25 ans. Elle vit en banlieue parisienne avec Gauthier, son compagnon, et Hermione, le chat. Elle n’a pas changé. Avec son humilité habituelle, elle me dit qu’elle espère porter un message positif par son témoignage. Je n’en doute pas une seconde.

 Avant notre discussion, je crois n’avoir jamais évoqué l’impact de la mort d’un parent sur un parcours personnel. Un peu naïvement, je lui ai donc tout d’abord demandé comment le deuil d’un parent, au-delà de la peine, pouvait affecter la scolarité d’un enfant. 

 Maurane m’a donc raconté comment, lorsqu’elle a subitement perdu son père à l’âge de 14 ans, le regard que les autres portaient sur elle au collège puis au lycée a changé.

« Les regards sont vite devenus pesants. » (*)

 Pour son année de Terminale, elle finit même par changer de lycée. 

 

Brest.

A 17 ans et un bac littéraire en poche, Maurane quitte l’Île de la Réunion pour s’installer à Brest. Un changement du tout au tout.

« Ce n’était pas une fuite mais j’avais besoin de recommencer les choses à zéro ».

 Elle entre alors à la fac de psychologie avec le désir de passer les concours d’infirmier, qu’elle avait déjà tentés à la fin du lycée. Cette année de préparation lui demande beaucoup de travail puisqu’il lui faut, à la fois suivre les cours à la fac et préparer les concours. Son travail acharné finit par payer et elle décroche sa place en école d’infirmière un an et demi plus tard :

­ « J’ai décroché mon concours sans classe préparatoire aux concours d’infirmier. La fac organisait quelques cours du soir mais ce n’était pas vraiment une prépa ».

Elle rejoint alors la capitale et l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière.

 

Paris.

Maurane a toujours voulu être infirmière et a même très tôt souhaité se spécialiser en pédiatrie. Arrivée à Paris, elle y apprend donc le métier.

« L’école d’infirmière c’est 50% de cours théoriques et 50% de cours pratiques. »

 De quoi mettre rapidement la main à la pâte. Elle m’explique que ce qu’elle apprécie avant tout dans son métier c’est le contact humain :

« J’aime le contact avec les gens. Les personnes sont dans une situation de grande fragilité. Mon métier c’est de [leur] faire vivre quelque chose de positif à l’hôpital. »

Évidemment, arrivée aux premiers stages pratiques, il y avait tout de même l’appréhension que son passé puisse l’empêcher d’exercer son métier sereinement. Mais ne pas avoir laissé son passé envahir son présent est ce qui rend Maurane d’autant plus fière.

 « [Face à ces personnes en grande fragilité] je parviens à ne pas m’identifier. Ce qui se passe me touche mais ne m’atteint pas… »

Professionnellement, la force de Maurane se situe à cet endroit précis : la rigueur pour ne pas laisser le passé prendre le dessus sur le présent et l’habileté pour y retirer tout de même les ressources nécessaires pour être chaque jour une meilleure infirmière. Car il ne s’agit pas pour elle de tirer un trait sur ce qui a pu lui arriver. Au contraire, sa volonté d’être consciencieuse, toujours plus bienveillante, douce et empathique, sa volonté de trouver les mots pour ceux qui traversent des moments difficiles, elle le tire, selon elle, directement de son parcours de vie.

« Je pense qu’il ne faut pas non plus chercher à oublier. Il ne faut pas chercher à tout faire différemment. Mais il faut se nourrir des épreuves pour en faire quelque chose de positif. ».

Comme tous les étudiants et les jeunes diplômés, Maurane a encore beaucoup à apprendre et, bien sûr, le métier d’infirmière, ce n’est pas tous les jours facile. Mais depuis ces premiers pas dans le monde professionnel, elle est extrêmement motivée.

Et quand je lui demande comment elle est certaine d’avoir trouvé sa voie professionnelle, elle me parle d’abord d’une patiente qu’elle a suivi lors d’un stage :

« Elle devait avoir 60 ans. Elle dormait tout le temps. Mais quand j’entrais dans sa chambre, elle me disait « Ah c’est toi ma belle ! Je sais que ça va être une bonne journée, parce que c’est toi ». Cette patiente m’a confirmé que j’avais fait le bon choix d’orientation. »

Maurane a par la suite pleinement pris conscience de sa vocation d’infirmière lors de son stage de fin d’études en pédiatrie où elle choisit de se spécialiser en néonatologie. Quand les piqûres, les pansements, et les appareillages s’oublient un peu en caresses et berceuses, elle sait qu’elle est à sa place.

 

Et après ?  

Comme nous avons toutes les deux grandi à l’île de la Réunion, pour le mot de la fin, je demande à Maurane si elle envisage de retourner y vivre. Elle m’avoue, qu’avec son compagnon, cela fait plusieurs semaines qu’ils y pensent. Elle me l’a dit, c’est aussi partir pour mieux revenir.

 

(*) Maurane m’a précisé qu’au-delà du tabou autour de la mort, le décès de son père lui a demandé de “grandir très vite” et qu’elle ne se sentait plus toujours alignée avec les jeunes de son âge.   

 

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