« Tout ce qui peut être fait un autre jour, le peut être également aujourd’hui. À demain, tu ne repousseras plus jamais tes actions. Jeune padawan, dans le côté obscur se trouve la procrastination » Maître Yoda.
(PS : j’ai peut-être inventé un peu…)

La « pro-cras-ti-na-tion », un mot inutilement long, qui se coince facilement entre les dents, engorgeant progressivement la bouche qui tente désespérément de moduler des sons pour une prononciation cohérente, un effort à la limite de nous fracturer la mâchoire… Bref, un véritable monstre de l’articulation, aussi difficile à prononcer qu’à surmonter. Nous l’avons tous fait au moins une fois, nous murmurer langoureusement et avec une voix mielleuse : « c’est bon, on verra ça demain ».

Nous sommes plusieurs à procrastiner, pour certains c’est une dynamique occasionnelle, pour d’autres une véritable mauvaise habitude qui peut empoisonner la vie, nuire au bien-être personnel, familial et professionnel. Cette action est souvent volontaire, même si l’on sait pertinemment que ce comportement risque de nuire à nos objectifs, et descendre à coup de fusil à pompe l’estime que nous avons de nous-même : nous procrastinons quand-même. C’est d’ailleurs ce mécanisme aussi bien fascinant que contradictoire qui m’a donné envie d’écrire sur ce sujet.

Chers retardateurs chroniques, si vous aussi mettez un effort considérable pour prononcer ce mot, et si par la même occasion, vous voulez découvrir quelques clés qui pourraient vous éviter de tout remettre au lendemain, gérez la force obscure qui est en vous, cette chronique est véritablement faîtes pour vous.

Just do it… Later

Qu’est-ce que la « procrastination » ? Un peu d’histoire et un sujet de discussion éventuel, pour votre prochaine pause-café entre collègues. La pratique existe bel et bien depuis la nuit des temps, au moins depuis l’époque où les Romains trouvaient encore sympa de sortir avec leur drap sur le dos. Mais le terme « procrastination » n’est apparu qu’au 15eme siècle, ressuscité sous la plume de traducteurs de textes latins (vu l’intervalle de temps, eux-mêmes certainement un peu flemmards). Ce terme est dérivé de “procrastinato” signifiant “délais” et « crastinus », « lendemain ». Il définit cette tendance comportementale à ajourner, temporiser et remettre systématiquement à plus tard ses actions. Selon une étude à l’échelle nationale réalisée par Jechange et Odoxa (1), ce nouveau « fléau social » concerne aujourd’hui, environ 9 français sur 10, soit au total 85% des français dont la proportion atteint même 92% chez les 18-24 ans. Deux tiers des français luttent contre leur penchant à la procrastination, sans toujours y parvenir et la tendance à procrastiner a de nombreux effets négatifs pour les Français. Nous sommes leader de la procrastination et mes doigts frétillent sur le clavier l’envie pressante d’écrire « Champion du monde !!!!! » (À prononcer avec l’accent approprié SVP).

Docteur, je procrastine… C’est grave ?

Pour commencer et chose très importante à savoir, procrastiner n’est pas une maladie saisonnière ou une pathologie, prendre du Fervex ou du Doliprane ne changera absolument rien à votre envie de procrastiner, et en parler à votre psy encore moins. Aussi, je préfère préciser pour les plus créatifs, qu’aucune incantation psalmodiée un soir de pleine lune, du genre : « par le pouvoir du prisme lunaire, transforme-moi ! » que vous allez vous transformer (au pire vous vous ridiculisez en pyjama, au mieux vous agacez vos voisins). Effectivement, la transformation ne fonctionne à priori qu’avec Sailor Moon (dédicace à la génération 80 ‘), mais cela ne complètera pas vos documents administratifs, ne consultera pas non plus les nombreux emails non-lus, et ne vous permettra certainement pas d’assimiler toutes les leçons de l’étudiant submergé que vous êtes probablement…

Quèsaco ?

Pour mieux comprendre le processus de la procrastination : lorsque l’on temporise, nous avons bien conscience qu’il y a cette « chose importante » à faire, mais on fait souvent « quelque chose d’autre » de bien moins productif à la place, pour assurer un sentiment de bien-être et une satisfaction immédiate.

Le procrastinateur n’arrive pas à se « mettre au travail », surtout lorsque l’action est en dessous de sa « grille d’agréabilité », va naître alors une certaine réticence, qui va pousser l’individu à faire une toute autre activité plus « agréable » à réaliser. L’ouvrage sympa à lire entre deux pauses, est celui de John Perry « La Procrastination : L’art de remettre au lendemain ». L’auteur en fait le plaidoyer et nous explique d’une manière humoristique, que la procrastination est peut-être un atout, pour qui sait en tirer un avantage.

La procrastination peut effectivement être considérée comme une aptitude « bienveillante », un art d’éviter une action qui nous paraît pénible et stressante, afin d’en faire une autre de plus plaisante et rassurante. Mais cela peut tout à fait poser de véritables problématiques, selon la fréquence de cette « habitude » et selon les tâches que l’on temporise. Alors n’attendez pas l’occasion de la journée mondiale de la procrastination (le 25 mars) pour finir ma chronique, si vous avez pour objectif d’améliorer votre discipline personnelle.

Comment éviter d’éviter ?

L’évitement par définition est une stratégie d’adaptation mise en place par notre cerveau, pour ne pas se trouver confronté avec un facteur de stress. Sans vouloir rentrer dans la description de la pathologisation, généralement, on retrouve ce comportement chez les personnes de nature anxieuse. Le processus est simple, notre cerveau pour contrecarrer le stress ou l’angoisse associée à l’action, vous confirme, à chaque fois, que l’angoisse est « moindre » et vous programme afin de fuir la situation, plutôt que de l’affronter.

Notre cerveau est configuré avec le logiciel « s’il te plaît, ne me prend pas la tête », il est paramétré pour notre survie instantanée et fait en sorte de nous éviter toute forme d’émotion trop envahissante. D’ailleurs, vous avez parfaitement le droit de défendre votre noble cause de procrastinateur, en dénonçant le véritable coupable et en argumentant de la manière suivante : « C’est pas moi… C’est mon cerveau ».

Un alibi irréfutable pour tous les N+1, professeur tyran et personnalité un peu trop insistante.

Noctambule et procrastinatrice

Comment s’enclenche le processus de procrastination dans notre cerveau ? J’avais cette envie de pousser ma réflexion jusqu’au bout, jusqu’à très tard dans la nuit… Peut-on l’expliquer autrement que par le simple spectre psychologique ? Existe-il une explication anatomique ? Quel est le mécanisme qui nous empêche d’être des super héros de l’action instantanée ? Où se trouve l’interrupteur « ON » ? Afin d’être en mode : « je fais tout, tout de suite » et je concrétise ENFIN tous mes rêves inscrits sur ma « bucket list ». L’esprit -trop-curieux que je suis par nature, m’a poussé dans la lecture d’études universitaires et d’analyses complexes avec la ferme intention d’en comprendre le mécanisme. Mais après quelques lectures migraineuses, je me suis rappelé que mon but n’était pas d’épouser Idriss Aberkane et vu ma popularité sur LinkedIn, il valait certainement mieux pour moi d’abandonner cette quête nocturne, et me remettre plus simplement à la lecture d’articles un peu plus concis. (PS : Oui, ce paragraphe ne sert absolument à rien, mais je le garde quand même)

« C’est pas moi, c’est mon complexe amygdalien »

En effet, ce n’est pas de votre faute, mais bien celui de votre amygdale.

Des chercheurs Allemands de l’Université de Bochum avaient mené une étude afin de comprendre justement pourquoi, certaines personnes avaient cette tendance de temporiser toute action qui ne procurait pas de satisfaction immédiate. Leur étude a été publiée en 2018 dans la revue Psychological Science « The Structural and Functional Signature of Action Control » (2). D’après l’étude, cela viendrait d’une amygdale trop grande dans le cerveau et d’un défaut de connexion entre deux parties du cerveau : le complexe amygdalien et le cortex cingulaire antérieur dorsal (oui je sais, ça fait hyper sérieux).

Pour résumer : 1) si vous avez une grosse amygdale, (le truc qui module nos réactions et nous met en garde des conséquences négatives de nos actions), elle agirait un peu comme si elle avait reçu un shoot de cortisol en pleine jugulaire. 2) Il existerait une faible connexion entre l’amygdale et le cortex cingulaire (le truc qui utilise ces mêmes données envoyées par l’amygdale pour choisir les actions à accomplir), un peu comme si votre cortex cingulaire se réveillait un lendemain de soirée bien arrosée, et qu’il n’était plus capable de choisir les actions à accomplir en priorité. D’après l’étude, ces éléments expliqueraient pourquoi il serait beaucoup plus difficile de choisir et de contrôler les actions à réaliser, ce qui influencerait l’individu à temporiser.

Mais cela n’est qu’une explication éventuelle, concernant une étude réalisée sur 264 volontaires, nous sommes encore loin de pouvoir véritablement expliquer le processus dans le cerveau. J’ose croire que vous n’allez pas vous amuser à mesurer qui a la plus grande Amygdale, pour justifier votre procrastination, mieux vaut essayer de trouver d’autres solutions.

Parfois, il suffit de faire le premier pas.

C’est relativement simple, un peu comme durant une drague de comptoir : On zyeute de loin et on lui fait son plus beau sourire. On se dirige vers cette personne avec assurance. On calibre notre voix la plus sensuelle, et on lui murmure : « Bonsoir vous… ». En d’autres termes, mettez-vous à l’action MAINTENANT ! (Mais gardez votre habitude de procrastinateur, au moins jusqu’à la fin de ma chronique).  En effet, il nous arrive souvent de considérer de manière biaisée le temps d’action associée à la tâche en question, tout en exagérant la difficulté. Nous avons tous notre filtre déformant intégré, celui qui nous laisse croire que nous sommes incapables de surmonter notre stress, ou bien d’arriver jusqu’au bout de cet objectif. Peu importe l’action à mener, temporiser c’est simplement mentir à vous-même, avec votre cerveau qui continue de chanter « Maybe Tomorrow », fredonnant l’air inspiré de la chanson des Stereophonics, mais vous n’aurez la possibilité de le savoir qu’en commençant la tâche tant redouter. Commencer le plus rapidement possible : c’est vous rendre à l’évidence, qu’en fin de compte, ce n’était pas si compliqué, et vous en serez d’autant plus fière d’avoir sauté le pas. Votre procrastination et sa subtilité dépendent de vous et uniquement de vous, certains ont la phobie des tâches administratives, d’autres du rangement, les plus vaillants ont tout simplement ce trait de caractère, qui les pousse à attendre que cette fameuse « Dead line » puisse les gifler en pleine face, pour être réactif et « productif ». Chacun à sa relation intime avec la procrastination, et c’est à vous de tenter de la séduire au mieux, en faisant le premier pas.

Et… y a moyen d’arnaquer notre propre cerveau ?

Nous l’avons bien compris, derrière l’une des causes de la procrastination, se cache la force obscure du stress.

En effet, l’objectif nous paraît trop élevé et nous nous sentons incapables de la surmonter, alors nous trouvons toutes les excuses possibles pour faire « autre chose ». Mais au lieu de nager à contre-courant, tout en massacrant votre estime, et en culpabilisant comme si vous étiez la raison de la famine sur terre ; autant accepter cette préférence neurologique et essayer de la moduler.

D’ailleurs, si vous voulez véritablement contrôler cette « force obscure », faites comme maître Yoda : méditez. En effet, la méditation est une pratique relaxante, qui peut effectivement aider à gérer le stress et l’anxiété. La méditation favorise également l’attention et la mémoire, elle peut vous aider à mieux contrôler vos élans de temporisateur. C’est très à la mode de parler « méditation », mais en attendant d’apprendre la lévitation, vous pouvez toujours essayer…

Arnaque-toi toi-même.

L’un des comportements utile à adopter est d’anticiper toute forme de distraction. Arrêtez de faire cette vilaine grimace, oui, vous allez devoir faire une cure de désintoxication de votre téléphone de manière épisodique. Faites au mieux pour ne pas vous déconcentrer et favoriser des moyens de trouver des échappatoires. Des distractions qui peuvent vous emmener loin, très loin dans les abîmes de la distraction virtuelle.  De la vidéo anodine du petit chat tout mignon jouant du piano (qui excuserait probablement une petite pause de 5 minutes) au visionnage du dernier documentaire de 2h30 sur l’hivernage des canards et des foulques). Ce que… je dois confesser… avoir délibérément fait, tout en rédigeant cette chronique (personne n’est parfait).

Des listes, tu feras…

L’une des clés très souvent proposée dans les livres de développement personnel est de faire des listes.

En effet, listez les actions que vous pensez être prioritaires est une bonne idée. Structurer votre procrastination est une belle astuce, mais attention ! Je ne vous demande pas une encyclopédie en 3 tomes, faites-vous des listes de procrastinateur qui s’assume, ayez du respect pour votre expérience de temporisateur ! Faites seulement une petite liste par jour, programmée la veille, à partir du moment où vous sortez du lit, jusqu’à la fin de votre journée. Rayez et/ou stabilotez chacune des actions réalisées, cela vous procurera une sensation de bien-être, un soulagement, et la satisfaction d’avoir été dans l’action.

Ce geste anodin restaurera également l’estime que vous aviez l’habitude de sacager. Débutez toujours votre journée avec l’action la plus banale à réaliser. Vous laisserez croire à votre cerveau (à une certaine mesure) que vous êtes proactif, l’arnaque étant de décomposer éventuellement vos actions.

Exemple : vous devez rédiger un courrier « important ».

Voici un exemple d’actions à lister : Acheter des enveloppes / Trouver un exemple de lettre sur internet / Ecrire un brouillon / Corriger ce brouillon / Rédiger la version finale / Acheter un timbre / Envoyer la lettre.  Chaque action vous procurera un plaisir d’autosatisfaction immédiate et votre cerveau sera content.

Des récompenses, tu t’offriras…

D’après le livre de Rita Emmett « Ces gens qui remettent tout à demain », dans ses conseils pour vaincre la procrastination, elle incite le procrastinateur à s’accorder une récompense qui lui fera plaisir, de la pause-café, au petit weekend à la montagne, tout devient intéressant pour vous motiver à faire cette action ou à boucler votre projet. Seulement (de mon point de vue de professionnelle – rire) je trouve primordiale de vous offrir cette gratification. En effet, ce petit bénéfice, vous encouragera et vous stimulera à changer d’habitude sur le long terme. Vous accorder l’idée d’une récompense peut également vous donner l’énergie nécessaire pour finir votre projet le plus rapidement possible. Ne vous lancez pas non plus dans un tour du monde improvisé de plusieurs mois, seulement pour avoir fait la vaisselle. Restez un minimum logique, dans un principe de « récompense équivalente » avec votre action. Je trouve cette démarche très intéressante puisqu’elle vous libère de l’angoisse et de la culpabilité éventuelle associée à la procrastination, et vous offre un sentiment de fierté et d’accomplissement profond. Alors récompensez-vous !

Point de vue d’une EX jeune padawan devenu Jedi de l’action :

Ayant un doctorat en procrastination (avec mention « félicitations du Jury ») j’ose croire que tout procrastinateur à son processus de désamorçage. Si vous avez envie de vous améliorer, essayez de comprendre vos blocages et négociez au mieux avec votre cerveau. Ecoutez-vous avec bienveillance, ce qui nous paraît prioritaire ne l’est pas véritablement en fin de compte. On se charge trop souvent d’émotions négatives et de stress (la force obscure par excellence), pour des choses très anodines en réalité. Il suffit de vous mettre à l’action pour vous libérer, et vous développerez  de nouvelles habitudes.

En tant qu’ambassadrice de la procrastination épisodique, j’ose croire que c’est un mécanisme naturel lié à notre instinct de survie, face à un système qui va parfois un peu trop vite, et qui n’est peut-être pas adapté au rythme naturel de l’être humain. La procrastination est peut-être un moyen de nous rééquilibrer avec « notre temps de vie», face à un système qui nous pousse à nous transformer en machine hyper réactive, jusqu’à nous faire oublier la valeur de notre propre « temps ».  On procrastine peut-être  parce que l’on ne veut plus se battre avec Chronos (3), en réaction d’un temps qui n’est après tout qu’une invention abstraite de l’homme (instant philosophique d’ordre existentiel – rire)

Rappelez-vous que les plus grands génies étaient des temporisateurs, je pense entre autres à Léonard de Vinci. Alors détendez-vous, inutile de vous encombrer le cerveau avec de la culpabilité et alimenter votre cercle vicieux. Maître Yoda vous dirait sûrement : « Rythme de vie, tu dois trouver, simplement tu dois faire, le temps tu peux contrôler, le temps tu peux profiter » Voilà jeune Padawan.

D’ailleurs, puisque je viens de finir cette chronique… je pense que j’ai enfin le droit de me reposer un peu.

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